Repenser la RSE

par Vincent Frigon


Aux dernières conférences de Boréalis, de nombreux participants ont soutenu que la responsabilité sociale des entreprises (RSE) se devait de faire peau neuve, c’est à dire ne plus être uniquement cantonnée aux domaines de la gestion et des relations publiques. Depuis une dizaine d’années, des chercheurs de différents horizons tentent justement de recadrer la RSE dans une perspective plus globale, en intégrant notamment les dimensions sociologiques. Le livre Repenser la responsabilité sociale de l’entreprise, paru récemment sous la direction de Corinne Gendron et Bernard Girard, fait écho à cette réflexion et constitue un bon point de référence pour ce que plusieurs appellent désorma »l’École de Montréal ». Corinne Gendron, qui est titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), a répondu à nos questions.

Vincent Frigon :  Qu’est-ce que l’École de Montréal?

Corinne Gendron : Ce terme désigne une perspective de la RSE qui est attentive à la fois aux dimensions sociologiques et institutionnelles. Elle se distingue du courant traditionnel, développé surtout aux États-Unis par des gens d’affaires et des chercheurs en gestion, qui tend à réduire le phénomène de la RSE à des initiatives volontaires de la part des entreprises. Avec l’École de Montréal, on cherche plutôt à reconnaître la dynamique impulsée par d’autres acteurs, tels que la société civile, les mouvements de pression, les gouvernements, etc. Notre approche fait valoir que le phénomène de la RSE ne se limite pas aux approches volontaires et qu’il y a à la fois des dimensions obligatoires et réglementaires, en plus des dimensions qu’on pourrait qualifier de volontaires. Le but du livre est d’ailleurs de faire connaître les travaux de chercheurs qui travaillent dans cette perspective plus ouverte, plus dynamique et plus sociale de la RSE.

Corinne Gendron

Corinne Gendron : »Notre approche fait valoir que le phénomène de la RSE ne se limite pas aux approches volontaires et qu’il y a à la fois des dimensions obligatoires et réglementaires, en plus des dimensions qu’on pourrait qualifier de volontaires. Le but du livre est d’ailleurs de faire connaître les travaux de chercheurs qui travaillent dans cette perspective plus ouverte, plus dynamique et plus sociale de la RSE. »

V.F. : D’où vient le nom?

C.G. : L’idée a germé en 2006 lors d’un séminaire à Montréal où l’on avait invité à la fois des chercheurs américains qui sont des pionniers dans la recherche en RSE et des chercheurs français qui commençaient à s’intéresser au phénomène. On s’est vite aperçu que les chercheurs du Québec étaient bien placés pour  faire le pont entre les littératures américaine et française. Montréal était en quelque sorte une « plaque tournante » pour notre approche hybride, qui consiste à concilier, d’une part, des approches structurelles où les acteurs publics ont une grande importance et, d’autre part, des approches empiriques qui se concentrent davantage sur le comportement des acteurs.

V.F. : Vous parlez de « nouveaux mouvements sociaux économiques » qui imposent des changements aux entreprises. De quoi s’agit-il?

C.G. : C’est un concept qui renvoie à la façon dont les acteurs sociaux portent leurs revendications depuis la mondialisation. Avant les années 1960, le mouvement ouvrier faisait des revendications auprès de l’État pour qu’il réglemente les entreprises : c’était un premier mode d’action de la part des mouvements sociaux. À partir des années 1970, les mouvements sociaux ont continué à faire des revendications vis-à-vis de l’État, mais aussi à l’échelle de la société, par la sensibilisation et l’éducation des citoyens. Or, au début des années 1990, les mouvements sociaux ont commencé à utiliser des statuts économiques pour faire des revendications sociales. D’où le nom de mouvement social et économique. Il y a deux types de statuts : le statut d’actionnaire, par lequel une  personne investit dans des entreprises conformes à ses valeurs et qui lui permet d’exprimer son point de vue aux assemblées d’actionnaires; et le statut de consommateur, par lequel une personne évite d’acheter des produits qui ne correspondent pas à ses valeurs (boycott) ou au contraire privilégie des produits qui correspondent à ses valeurs (buycott).

Corinne Gendron est titulaire de la Chaire de responsabilité sociale et de développement durable à l’UQAM.

Veuillez noter que les idées et opinions exprimées dans cet article sont celles de leur auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de Boréalis.